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Paints On The Wall, Chapitre 3 #LesEcrinautes

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Mon 24 February 2014

Ce texte est le troisième chapitre de ma nouvelle Paints on the Wall !

Il entre dans le cadre du challenge d'écriture #LesEcrinautes. Le prologue ainsi que le premier chapitre et le deuxième chapitre sont disponibles ici sur ce blog !

Bonne lecture !

 

Gayle Brock était de retour dans son dinner préféré, sur la route 37 à la sortie de Lakeland. À l'heure qu'il était, il était normalement au bureau, à la machine à café ou affalé sur sa chaise, dans l'attente que les deux longues et fines aiguilles de la pendule qui trônait au dessus de la porte se rejoignent à la verticale. Mais, compte-tenu de ce qui s'était passé au cours de la dernière heure, il avait préféré s'éclipser dès qu'il avait quitté la scène de crime.

 

Comme il le pressentait quelques heures auparavant, son chef était d'une humeur exécrable. Tout de suite après avoir terminé son appel téléphonique avec Brock, il s'était levé de sa chaise et avait agrippé son sac à dos d'urgence, rempli de tout ce qui était nécessaire pour aller en investigation sur le terrain. Bloc-notes, stylos, ruban « Police Line - Do not cross ». Sans oublier sa plus belle cravate et une veste de costume — presque — repassée, au cas où une télévision locale demande une interview vidéo sur place. Mais aussi tout ce qui lui permettrai de tenir de l'heure matinale qu'il était jusqu'au repas de midi. Gâteaux en tous genres, sachets de bonbons entamés, bouteilles de soda. Si le chef Miller n'avait pas son sac à dos et ses rations de sucre au cours de la journée, il était, à coup sûr, de très mauvaise humeur. Et cet état de nerfs ne pouvait que se reporter sur ses équipes. Et, dans le cas présent, sur Gayle Brock.

Il s’avéra donc que Chris Miller, plein d'entrain pour aller reposer, enfin, le pied sur une scène de crime, fût coupé dans son élan par un nouvel appel téléphonique sur son téléphone fixe. Sans même regarder qui essayait de le joindre à cette heure matinale, il se dirigea à grands pas vers la porte de son bureau, l'ouvrit à la volée, et s'engouffra dans l'open-space réservé aux inspecteurs en service. Dans l'étendue d'écrans d'ordinateurs, de plantes vertes et de photos d'enfants souriant devant les tableaux noirs de leurs classes de primaire, une seule chaise trônait, vide, dans un coin de la pièce. Les inspecteurs de la police de Lakeland, n'étaient pas tous très matinaux, mais ils essayaient au moins d'arriver à une heure raisonnable au bureau. Tous, sauf un.

« Aujourd'hui, il a au moins une excuse pour ne pas être au bureau, pensa Miller en arpentant l'allée vide entre les bureaux pour rejoindre l'ascenseur. Monsieur a une enquête et peut se permettre de ne pas être au bureau à l'heure. »

Approchant son doigt potelé du bouton d'appel de l'ascenseur, il s'imaginait déjà avec un pied sur la scène de crime, de retour au bon vieux temps où il était encore inspecteur. Seulement, c'était sans compter son téléphone portable qui le rattrapa plus tôt que prévu. Cette fois-ci, il ne pouvait pas ne pas le regarder. Ses deux téléphones qui sonnent deux fois, en moins d'une minute, très tôt le matin, ça ne pouvait pas être anodin. En le sortant de sa poche, il éprouva un — court — moment de satisfaction. Ce n'était pas un appel, mais un SMS qui venait d'arriver sur son smartphone. Il aurait sûrement le temps d'y répondre dans l'ascenseur, et l'affaire serait pliée. Malheureusement pour lui, sa pensée était allée un peu trop vite en besogne.

 

Qu'est-ce qui pouvait bien retenir le chef de la police de Lakeland à son bureau, alors qu'un meurtre très spécial venait de se produire en ville ? Jusqu'à ce matin, Brock n'en avait aucune idée et, honnêtement, il s'en fichait complètement.

Normalement, il aurait déjà dû être en train de présenter à son chef les premiers éléments de l'enquête sur laquelle il travaillait. Mais compte-tenu du fait que ce dernier n'avait pas daigné se déplacer sur la scène de crime comme il l'avait annoncé, Brock s'était autorisé une nouvelle pause pour mettre à plat les premiers éléments dont il disposait.

D'ordinaire, il ne fréquentait se restaurant que tôt le matin. Il pouvait donc en profiter presque seul, dans une ambiance calme et encore un peu endormie. À dix heures du matin, l'ambiance était différente. De jeunes cadres, des étudiants ou des routiers occupaient le comptoir et la plupart des tables, ce qui rendait la quête d'une place assise plus difficile que d'habitude. Il trouva néanmoins une place au fond du restaurant, près d'une fenêtre qui donnait sur le parking.

Il commanda un grand café au serveur, accompagné de quelques pancakes aux myrtilles et, machinalement, tourna la tête vers le parking du restaurant.

 

C'était la première fois qu'il travaillait sur une affaire comme celle-ci. D'ordinaire, son job consistait plutôt à rattraper des jeunes conducteurs fous du volant qui ne voulaient pas se retrouver privés de voiture par papa-maman, des alcooliques qui tapaient leur femme parce qu'elle avait acheté la mauvaise marque de bière, ou encore régler les querelles de voisinage entre des paysans qui se tiraient dessus à coups de fusils de chasse parce que l'un des deux avait laissé ses vaches déambuler dans le champ de l'autre. Enquêter sur un crime, et qui plus est, sur un meurtre, était quelque chose de totalement nouveau et inédit pour lui.

Il tentait de se donner des airs supérieurs, fier, sûr de lui, mais en réalité il était sûrement plus terrorisé que l'agent Randers à l'idée d'enquêter sur un meurtre. L'inconnu était quelque chose qui l'avait toujours fait flipper et il s'était engagé dans la police pour subir un traitement de choc. Être obligé de travailler, tous les jours, sur des missions nouvelles, ne pouvait que l'habituer et le rendre moins sensible à cette peur. Manque de bol — pour lui — son boulot de flic à Lakeland n'était pour rien au monde trépidant et rempli de nouveautés. C'était même plutôt l'inverse. Il travaillait tous les jours sur le même genre d'enquêtes faiblardes et répétitives et l'action n'était pas vraiment au rendez-vous. Il avait donc préféré jouer sur un nouveau tableau. Prendre ça pour un avantage, jouer le mec sûr de lui, et leur en mettre plein la vue. Tout cela tenait, pour le moment, assez bien la route.

Jusqu'à ce qu'aujourd'hui, un mec qui promenait son chien tombe sur un sans-abri avec un trou immense dans la tête. Il essayait tant bien que mal de préserver les apparences mais, au fond de lui, il était terrifié à l'idée de devoir travailler sur cette mission. Il ne savait ni ce qu'il devait faire dans cette situation, ni sur quoi il allait tomber en cherchant un tueur qui faisait des trous énormes dans la tête de ses victimes. Il était tellement stressé ce matin en arrivant sur les lieux que même la peinture d'une fille avec un flingue sur le pilier d'un pont avait suffit à le tétaniser.

En y repensant, il se rendit compte à quel point les apparences qu'il essayait de se donner depuis des années auraient du mal à survivre à cette enquête. Si au moins le rhum qu'il était en train de verser dans la tasse de café chaud qu'on venait de lui apporter pouvait l'aider à arranger ça. Mais il y avait peu de chances que ça arrive. Avec le peu qu'il avait bu le matin même il avait été un enquêteur pitoyable, alors ce n'était pas avec de l'alcool en plus qu'il serait un meilleur flic. Mais malgré ça, l'envie – et surtout le besoin– de boire à nouveau était trop forte et il préféra boire sa tasse d'un trait, remettant à la fin de l'enquête sa promesse de consulter un médecin pour arrêter la boisson.

 

Il quitta le restaurant au volant de sa Mustang et prit la route du centre-ville, en direction du commissariat où il devait retrouver son chef pour faire un point sur l'enquête en cours. Il n'eut pas le temps de parcourir la moitié du trajet qui devait l'emmener à son bureau que son téléphone se mit à sonner. Les premiers accords de My Generation1 emplirent les enceintes du kit mains-libres et résonnèrent dans l'étroit habitacle de la Mustang. Tandis que la musique lui remémorait ses jeunes années où il apprenait les classiques du rock avec son père, il tapota le siège passager à la recherche de son mobile. Il observa l'écran un instant et ne fût pas surpris d'y voir inscrit « Chris Miller ». Les icônes en haut de l'écran qui indiquaient les nombreux appels manqués et les messages vocaux en attente sur son répondeur ne l'étonnaient pas non plus. Le but de son arrêt dans le restaurant était double. En premier lieu, se poser quelques dizaines de minutes pour reprendre ses esprits après avoir vu le meurtre sur lequel il devait enquêter. Mais aussi pour faire un peu chier son chef qui l'avait laissé comme un con sur la scène de crime, alors qu'il devait l'y retrouver. S'il avait été obligé de l'attendre, il voulait lui rendre la monnaie de sa pièce.

À peine avait-il décroché le téléphone qu'une voix s'échappa des hauts-parleurs de la voiture si fort qu'elle aurait sans peine couvert les Who en plein refrain de leur chanson culte.

« PUTAIN BROCK, MAIS QU'EST CE QUE TU FOUS ?! ÇA FAIT PLUS D'UNE DEMIE-HEURE QUE J'ESSAYE DE T'APPELLER !

— Désolé boss, je me suis arrêté reprendre un café dans un petit resto, histoire de faire le point sur l'enquête. Qu'est-ce qui...

— Tu feras le point à un autre moment, on a un nouveau cadavre sur les bras. Pourquoi tu avais pas ton portable sur toi ?

— Un autre corps ? C'est quoi ce bordel ? Pas deux dans la même journée quand même ?!

— Si. Et à ce que les gars m'ont dit, il est dans un état encore pire que le premier. »

En imaginant à quoi pourrait ressembler le cadavre qu'il allait découvrir, Brock sentit un frisson le parcourir. Le SDF l'avait déjà mis dans un sale état, il devrait utiliser tout ce qu'il avait en réserve pour préserver les apparences lorsqu'il serait sur la deuxième scène de crime.

« Ok. Tu veux que j'aille sur place ?

— Bien sûr ! Ça fait déjà une bonne demie-heure que tu devrais y être ! Comme tu répondais pas, j'ai envoyé Randers et deux autres gars là-bas. Ils étaient sur les lieux du premier meurtre, ils devraient pouvoir t'aider à gérer celui là.

— Je suppose que tu seras pas sur place avec moi.

— J'en sais rien, je verrais si j'ai le temps. Avec toutes ces conneries, c'est le bordel ici. À plus. »

Il raccrocha sans plus de courtoisie – ce qui n'étonna guère Brock – et laissa l'inspecteur seul avec ses pensées. Lui qui ne voulait justement pas penser à ce qui l'attendait à quelques kilomètres de là, il monta le volume de son auto-radio pour remplir son esprit des riffs de guitares qui en sortaient, et il appuya sur l'accélérateur. Il reçu quelques secondes plus tard sur son smartphone l'adresse du crime. Le parking d'un petit supermarché à quelques pâtés de maisons du pont sous lequel il s'était rendu le matin même. Il n'eu même pas besoin de mettre son téléphone en mode « GPS », les souvenirs du précédent meurtres étaient – malheureusement – encore trop frais dans sa tête pour qu'il ai oublié le chemin pour se rendre dans ce coin de la ville.

 

Le parking du supermarché était plein à craquer, presque autant qu'un samedi après-midi aux heures de grande affluence. La seule différence était qu'il n'était pas rempli de familles faisant leurs courses de la semaine mais de policiers, de voitures et fourgons de police et de divers techniciens de la police scientifique et médecins légistes. Le parking était tellement rempli qu'en arrivant Brock eut du mal à discerner le petit magasin derrière cet amoncèlement de tôle et de gyrophares, et ne distinguait même pas où aurait pu se trouver le corps de la victime.

Lorsque le moteur de sa Mustang parvint aux oreilles des agents présents sur place un large passage se dessina au milieu des policiers et des voitures, ce qui lui permit de trouver très facilement le corps de la victime. Il se gara non loin d'un gros van noir qui devait sûrement servir à la police scientifique et, à peine son pied fût posé sur le sol du parking, que Jimmy Winkle se trouvait devant lui.

« Re-bonjour inspecteur. Si vous voulez me suivre, je vais vous montrer où est le corps. »

Gayle Brock apprécia le ton du jeune policier qui semblait avoir enfin trouvé où était sa place. Comme quoi, ça sert de les engueuler un peu, parfois. Il le suivi à travers les groupes de policiers qui semblaient s'affairer un peu partout, et ne pût s'empêcher de penser à sa fiole de rhum, cachée au fond de la boîte à gants. _Une petite lampée n'aurait pas pu me faire de mal. J'aurais dû en boire avant d'arriver ici, maintenant j'suis baisé.

Ce qu'il vit en premier lui fit l'effet d'un coup de poing en pleine poitrine. Derrière l'attroupement de policiers qui se pressaient autour du corps, derrière la voiture qui semblait être celle de la victime, sur le mur qui bordait le parking, une bête immense, dans les tons verts et violets, était taguée et regardait férocement la scène de crime. Elle avait vaguement une forme de loutre, mais très grosse, beaucoup plus ronde, et surtout avec une gueule énorme, remplie de dents longues et très fines. Le sourire féroce de cette chose inconnue faisait froid dans le dos et, s'il se fiait à la coïncidence qui liait plus tôt dans la matinée le graffiti peint au mur avec la mort de la victime, Brock commençait à avoir sacrément peur de ce qu'il allait trouver quelques instants plus tard.

Il n’aperçut le corps – ou ce qu'il en restait – qu'après avoir passé une dense rangée de policiers et d'assistants. Il était difficile de déterminer s'ils étaient choqués par la scène ou si, au contraire, ils semblaient apprécier le spectacle. Finalement, l'arrivée de Brock et de sa réputation sur les lieux suffit à les disperser et il se retrouva bien vite seul avec Bob Randers à côté du corps.

Et à cet instant, il remercia Dieu d'avoir fait partir tous les autres policiers. Jamais il n'avait vu une telle chose, et cela se voyait sur son visage. Il se décomposa en un instant à la vue des lambeaux de chair qui pendait autour du corps de la victime. Le visage du pauvre homme qu'il avait vu le matin même l'avait déjà retourné. Désormais, il n'était même pas sûr de pouvoir finir son enquête. Mais il devait se forcer, il devait tenir. Il fallait garder les apparences. Une misérable enquête comme celle-ci ne pouvait pas ruiner la réputation qu'il avait passé des années à construire.

Il ferma les yeux, reprit ces esprits, et les rouvrit. Il tourna la tête vers le capitaine Randers à ses côtés. Cela n'avait duré qu'une demie-seconde, mais il avait l'impression que plusieurs minutes s'étaient écoulées. Il essuya d'un revers de main les gouttes de sueur qui perlaient sur son front, remit ses cheveux en place, et regarda fixement en direction du corps.

Miller avait eu raison au téléphone. Ce qu'il voyait était cent fois pire que le crime qu'il avait eu a traiter le matin même. La tête de la victime et ses jambes étaient les seules parties qui restaient encore à peu près intactes. Tout le reste du corps n'était que charpie, lambeaux de chair et morceaux d'os répartis quelque part entre la tête et les jambes. La totalité de l'abdomen était déchiquetée et la cage thoracique, ouverte de tout son long, offrait ce qu'il restait de l'intérieur du ventre de la victime à la vue de tous. Une bonne partie des organes avaient disparu, les côtes et la colonne vertébrale étaient réduites en pièces, et ce qu'il restait de l'intérieur du corps semblait avoir était mâché, digéré, et recraché sur le sol. La tête, les bras et les jambes n'étaient reliés entre eux que par quelques bribes de peau qui — miraculeusement — n'avaient pas été broyé par ce qui avait littéralement mangé le reste du corps.

On discernait encore les traits du visage de la jeune femme allongée au sol, les tâches de rousseur qui coloraient ses joues et ses longs cheveux fins parvenant encore à se faire voir sous la couche de sang et de chair qui les recouvrait. Cette fille avait dû morfler, vu l'état dans lequel on venait de la retrouver. À moins que la violence de l'attaque ait pu la tuer rapidement et abréger ses souffrances.

Cependant, malgré la violence apparente de la mort de cette femme, le reste de la scène de crime était restée indemne. La voiture, les sacs de courses de la victime, et même les autres personnes présentes dans le magasin au moment de l'agression n'avaient pas été touchées.

Reportant ses yeux sur le corps, Brock n'en revenait toujours pas de l'état dans lequel il venait de le trouver.

« Qu'est ce qui a bien pu lui arriver... »

Il n'avait pas eu la force de poser une question, et s'était parlé à lui même, essayant de comprendre ce qui s'était passé, subjugué par ce qu'il avait sous les yeux. Et cela se ressentait dans le ton de sa voix. Auparavant pleine d'assurance, elle était à présent légèrement tremblotante, et le capitaine de la police présent sur place avec lui paraissait en avoir pris conscience. Du coin de l’œil, Gayle s'en aperçut et, toussotant, tenta de faire passer cette faiblesse passagère pour une quinte de toux.

« Sans déconner, Randers, vous avez vu ça ? Même un chien enragé n'aurait pas mis le corps de cette pauvre fille dans cet état.

– Je sais pas ce qui a pu se passer ici. Elle a littéralement été dévorée par... Par... Un monstre, je vois que ça. Ou bien une meute de loups s'est pointée ici, l'a bouffé, et s'est tirée ensuite, sans que personne ne s'en rende compte.

– Putain, journée de merde. D'abord celui de ce matin, et maintenant elle. Comment on a pu en arriver à avoir deux meurtres comme ça le même jour. Et toujours avec des graffitis qui correspondent aux meurtres à côté des corps.

– Le « tueur aux graffitis », ça fait un bon nom pour la presse, non ?

– Ouais, ben je suis pas pressé qu'ils arrivent ceux-là, parce que ça va pas arranger nos affaires quand ils commenceront à mettre leurs nez partout. »

Bob Randers, qui était resté jusque là à quelques mètres du corps, se recula de quelques pas, pour observer la scène de crime avec un angle plus large. Et surtout pour avoir le graffiti et le corps dans son champ de vision. Mais à peine s'était-il déplacé qu'il fût percuté de plein fouet par un éclair bleu, qui failli le projeter contre la voiture de la victime.

Jimmy Winkle, qui ne paraissait pas essoufflé malgré son sprint, venait de percuter le capitaine de la police avec une violence époustouflante.

« Oh, capitaine, désolé »

Randers écarta d'un revers de bras la main que Jimmy lui tendait, et se releva en tâchant de ne pas toucher à la voiture derrière lui.

« Qu'est ce qui vous as fait venir si vite ? Pressé de voir la boucherie pour en parler à papi ? »

Abusé par le manque d'alcool, Brock n'avait une nouvelle fois pas été tendre avec le jeune homme dont les joues s'empourprèrent rapidement tandis qu'il essayait de s'expliquer.

« Euh, non, non, inspecteur. C'est Miller, il vous cherche, il est en furie, j'ai cru comprendre qu'on nous avait signalé trois autres meurtres en ville.

– Quoi ?! Encore ? Où il est ?

– Je sais plus trop, un sur Hill Street je crois, un vers la bibli-

– Mais pas les meurtres, abruti, Miller !

– Ah. Au poste de commandement, par là, vers votre voiture. »

Brock se retourna, et parti en courant dans la direction indiquée, Randers sur ses talons. Il retrouva autour d'une table improvisée où trainait photos et papiers Miller, coiffé d'une casquette de la police, étudiant certains des documents entouré de trois autres policiers.

« Ah, ben enfin vous êtes là tous les deux ! »

Il ne laissa pas les deux policiers, à bout de souffle, en placer une.

« Sérieusement, c'est le gros bordel aujourd'hui. Je reste bloqué au bureau ce matin parce qu'un taré s'est enfermé chez lui en faisant brûler de la peinture ou je sais pas quelle connerie, et maintenant on retrouve cinq corps, dans des états pas possibles, disséminés partout en ville. »

Brock n'écouta pas la fin du spitch de son chef et se précipita vers la table pour observer les photos des corps. Randers, qui avait dû avoir la même intuition, avait fait de même. Comme quoi, j'ai bien fait de pas boire tout à l'heure. Mes instincts reviennent. Trois morts. Deux hommes. Une femme. Avec ceux du matin, cela faisait trois hommes et deux femmes. Deux bruns, un blond, une brune et une rousse. Des jeunes, des plus âgés. À priori, rien ne les reliait. Sauf une chose.

Les deux inspecteurs l'avaient repéré en premier sur les photos éparpillées sur la table. À chaque fois, les meurtres coïncidaient avec les tags peints aux murs des scènes de crimes. Découvrir un corps dans cette situation, voire deux, ça pouvait tenir de la coïncidence. Au bout de cinq, c'était carrément fait exprès, ça ne faisait aucun doute.

« Hé, dites le si ça vous emmerde mes explications ! »

Ils avaient tous les deux oublié que le chef de la police était sur place et qu'il était en train de les mettre au courant de la situation.

« Donc, je disais qu'un groupe impliqué dans le grand banditisme et le proxénétisme dans la région, et qui apprécie plutôt le cassage de genoux et l'amputation des doigts, commence à faire parler de lui un peu plus que d'habitude. Du coup on va laisser des équipes sur place pour examiner les corps, et nous on va partir vers leur dernier repaire connu pour essayer d'en coincer un maximum.

– Non, ça sert à rien.

– Pardon Brock ? Et pourquoi ça je te prie ? Tu pense être meilleur pour l'enquête, alors que tu te traîne depuis ce matin ?

– Ben déjà, oui. Je suis enquêteur, alors que vous passez votre temps à bouffer le cul posé sur une chaise, donc dans ce domaine, oui, je pense être meilleur. »

C'était sorti d'un coup, et Gayle Brock avait été le premier surpris. Il rêvait de lui dire ça depuis des années et, aujourd'hui, sans qu'il sache vraiment comment ou pourquoi, il venait de lui cracher ça au visage. Le manque de l'alcool ou le stress de la mission sans doute, mais il était content que cela soit — enfin — sorti. Il ne lui laissa pas le temps de répondre quoi que ce soit, et enchaina sur ses explications.

« Ensuite. On a retrouvé cinq corps. Les cinq meurtres sont atroces, les corps sont dans des états épouvantables. On n'a jamais vu ça, et c'est sûrement pas un groupe de bras cassés qui va dégommer des mecs comme ça. Tous les corps qu'on a retrouvé sont à côté de graffitis aux murs. Ça peut pas être une coïncidence, c'est obligatoirement lié aux meurtres. »

Brock s'arrêta et, tacitement, comme s'ils étaient deux vieux coéquipiers, Randers enchaîna.

« La source des meurtres est à chercher par là. Soit des graffeurs ont peint ces tags en prévoyant de tuer des gens à des endroits bien précis, d'un façon bien précise, soit c'est un mec, ou peut-être un groupe, qui prépare des meurtres en fonction des graffitis qu'ils trouvent en ville.

– Donc en gros, vous voulez que j'ordonne à tous les policiers de la ville de partir à la recherche de tous les graffeurs dans un rayon de 20 kilomètres ? »

Brock et Randers se regardèrent.

« Ben, en fait, ouais, c'est un peu ça. Ou bien, poster des flics à côté de chaque tag pour surveiller si des meurtriers se pointent.

– Mais vous êtes complètement malades tous les deux ! Donc selon vous faudrait qu'on reste les bras croisés à attendre !

– On va avancer l'enquête. Après que les techniciens soient passés sur les 5 scènes de crime, on aurait peut être des indices exploitables pour remonter la trace du tueur. »

Christopher Miller semblait dépité. Il savait, au fond de lui, que son idée ne valait pas grand chose, et il n'aimait pas trop se faire rembarrer de cette façon par des flics, surtout devant d'autres policiers. Et, pour couronner le tout, les seules solutions qu'on lui proposait était d'attendre. Attendre qu'un nouveau crime se produise. Il n'aimait pas ça. Pas du tout. Il ouvrit la bouche pour remettre les deux inspecteurs à leur place, mais il fût coupé par...

« CHEF ! CHEF ! »

Un policier, rouge de fatigue, arrivait en courant à toutes jambes en direction de la table où ils étaient réunis, un téléphone portable à la main.

« Chef ! Vite ! Poussez-vous. Chef !

– Quoi ? Laissez le passer bon sang !

– Chef, vite. Il faut envoyer tout le monde en ville, c'est un vrai carnage. Le standard est surchargé, c'est le gros bordel en ville. J'étais dans le centre, je suis venu le plus rapidement possible pour vous prévenir.

– Mais il se passe quoi là ?!

– C'est l'enfer en ville, j'ai jamais vu un truc pareil...

 

Trente secondes après que Mark Delgado, policier à Lakeland depuis 14 ans, avait piqué le sprint de sa vie pour avertir le chef Miller de ce qui se passait en ville, toutes les voitures de police garées sur le parking du supermarché partirent, toutes sirènes hurlantes, en direction du centre ville, dans un ballet de lumières rouges et bleues.

Durant sa patrouille, Mark avait vu des choses qu'il n'avait jamais vu auparavant, et que personne à Lakeland n'avait vu non plus. Et ce qui se passait dans les petites rues pavées du centre-ville était assurément une des pires choses qui pouvait se passer ici.

Le chapitre quatre est également disponible sur ce blog. >

  1. My Generation, par The Who, 1965. 

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